Abstention & vote
L'abstention n'est pas de l'indifférence. C'est un vote de défiance, et il profite toujours aux mêmes.
L'abstention a une sociologie très précise : elle touche massivement les classes populaires, les jeunes, les locataires, les chômeurs, et beaucoup moins les cadres, les propriétaires, les retraités aisés. Ce n'est pas un hasard. La défiance envers les institutions touche davantage ceux que ces institutions ont déçus, et ils ont souvent raison. Mais le résultat est mécanique : l'abstention avantage structurellement les électorats qui votent le plus, c'est-à-dire ceux de la droite et de l'extrême droite. Dans les milieux populaires, l'abstention a augmenté de 15 points en 20 ans. Ce décrochage ne tombe pas du ciel : il correspond à la période où la gauche institutionnelle a abandonné ses positions redistributives pour gérer l'austérité.
C'est un choix compréhensible. Mais il n'a aucun effet sur le résultat. Il n'y a pas d'abstention gagnante : personne ne compte les abstentions pour former un gouvernement. Quand on s'abstient, on laisse les autres décider, et ces autres ont des intérêts très précis. L'abstention ne punit pas les politiques qu'on rejette : elle les libère.
Les politiques menées ont des conséquences mesurables sur les retraites, les hôpitaux, les loyers, les libertés. Ce n'est pas pareil d'avoir Mélenchon ou Le Pen au second tour. Ce n'est pas pareil d'avoir 193 sièges NFP ou 143 à l'Assemblée. 421 000 voix, c'est la différence entre un second tour avec la gauche et un second tour sans elle en 2022. Les 'petites différences' ont des effets réels sur des millions de vies.
Le profil des abstentionnistes contredit ce mythe. Les classes populaires qui ne votent plus ont souvent des opinions politiques très tranchées, elles ont juste cessé de croire que leur vote changerait quelque chose pour elles. Ce n'est pas de l'apathie, c'est de la défiance rationnelle. La question n'est pas 'pourquoi les gens n'y croient plus', c'est 'pourquoi la gauche a cessé de les convaincre qu'elle était là pour eux'.
72% des 18-24 ans ne sont pas allés voter aux législatives 2022, mais les mêmes s'engagent massivement dans des associations, des mouvements écologistes, féministes, antiracistes. Ils font de la politique autrement, parce qu'ils ont souvent le sentiment que les partis ne les représentent pas. L'enjeu n'est pas de les convaincre que voter c'est bien, c'est de leur proposer quelque chose qui mérite leur vote.
"On dit que les gens ne s'intéressent pas à la politique. C'est faux. Ils ne s'intéressent pas aux politiciens."— Pierre Mendès France