Méritocratie
6 générations pour remonter des 10% les plus pauvres au revenu moyen. Parmi les pires résultats de l'UE.
La méritocratie, c'est l'idée que les positions sociales sont distribuées selon le mérite individuel. Celui qui travaille dur réussit. Celui qui échoue n'a qu'à s'en prendre à lui-même. C'est rassurant. C'est aussi largement faux. La réalité : 6 générations pour remonter des 10% les plus pauvres au revenu moyen en France, l'un des pires résultats de l'UE selon l'OCDE. 7 enfants d'ouvriers sur 10 restent à des postes d'exécution. 60% du patrimoine des plus riches provient d'héritages. Le philosophe Michael Sandel (Harvard) dans 'La tyrannie du mérite' montre que la méritocratie produit deux effets pervers : l'hubris chez les 'gagnants' (conviction d'avoir tout mérité, d'être supérieur) et l'humiliation chez les 'perdants' (conviction que l'échec est une faute morale). Ce double mouvement ronge le lien social et alimente le ressentiment récupéré par l'extrême droite.
Les exceptions existent. Elles ne prouvent pas la règle, elles la masquent. Si 1 enfant sur 10 traverse la rivière à la nage, ce n'est pas une preuve que la rivière est franchissable. C'est une preuve que 9 se sont noyés. Le fait que certains y arrivent permet à tous les autres de se dire que ceux qui n'y arrivent pas ne l'ont pas assez voulu, et c'est exactement la fonction idéologique de la méritocratie.
Bernard Arnault a hérité d'une entreprise familiale. Elon Musk a reçu l'équivalent de plusieurs millions de son père (mines d'émeraude en Zambie). En France, 60% du patrimoine des plus riches provient d'héritages ou donations selon l'INSEE. Le mérite est réel chez certains. L'héritage est omniprésent chez presque tous. Et même ceux qui ont 'tout fait eux-mêmes' ont bénéficié d'infrastructures, d'un système de santé, d'une éducation, financés collectivement.
C'est l'argument le plus pervers : il faudrait mentir sur l'équité du système pour que les gens continuent de s'y soumettre. Ce qu'on propose à la place : une société où l'effort est récompensé, mais où le point de départ est moins inégal. Réduire les inégalités de départ ne démotive pas, ça libère. Un enfant qui sait que son avenir ne dépend pas uniquement de la profession de ses parents est plus libre, pas moins motivé.
Non. On veut l'égalité des conditions de départ. Ce n'est pas la même chose. Personne ne dit que tout le monde doit finir exactement au même endroit. On dit que les enfants d'ouvriers et les enfants de cadres devraient avoir les mêmes chances d'y arriver. C'est exactement la promesse républicaine, celle que la France, selon l'OCDE, tient particulièrement mal.
6 générations pour remonter des 10% les plus pauvres au revenu moyen en France (OCDE 2019). 7 enfants d'ouvriers sur 10 restent à des postes d'exécution toute leur vie. Les exemples de réussite existent, ils masquent la règle. Si 1 enfant sur 10 traverse la rivière, ça ne prouve pas que c'est franchissable : ça prouve que 9 se sont noyés. L'existence des exceptions rend le mythe méritocratique efficace car il culpabilise ceux qui n'y arrivent pas.
"Plus nous considérons que nous sommes responsables et autosuffisants, moins nous nous soucions du destin de ceux qui ont moins de chance que nous."— Michael Sandel, La tyrannie du mérite, Albin Michel, 2021